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18/01/2018

Un métier difficile

Quand, dans les années 1990, nous nous sommes aperçu qu'il existait d'autres associations qui portaient le nom Auxilia, le nom actuel de notre Association a été déposé afin de ne pas être confondu avec des organismes qui ont des objectifs différents du nôtre.

C'est pourquoi le titre de notre association définit son objectif : « Formation et amitié, une nouvelle chance »
Une nouvelle chance : une opportunité de se réintégrer dans la Société pour des personnes qui sont plus ou moins exclues du tissu social.
Formation : cette aide à la réinsertion que nous nous sommes donnée pour mission utilise la formation. Notre objectif de formation est donc la réinsertion sociale.
Amitié : cette amitié est pour nous un outil qui nous aide dans notre action de réinsertion sociale par la formation. Notre relation avec l'apprenant n'est pas celle que nous pouvons entretenir avec une personne dont la fréquentation nous est chère.

 

Notre attitude envers notre apprenant, fondée sur notre objectif de réinsertion, doit l'amener à nous sentir assez proche de lui pour qu'il nous accorde sa confiance. Mais pour nous situer assez près de lui afin qu'il accepte notre aide, encore faut-il que nous sachions qui il est et où il en est sur le chemin de la réinsertion sociale. Qui est notre apprenant ?
    
Notre public, tout au long de la vie de notre Association centenaire, a beaucoup évolué. Créée pour maintenir le niveau scolaire d'enfants écartés de l'enseignement par la maladie, Auxilia s'est ensuite adressée à des adultes handicapés. Ce passage a nécessité une évolution de notre pédagogie. L'enfant, naturellement porté à imiter l'adulte qu'il admire et envie, est réceptif. La transition de l'adolescence entame l'admiration que l'enfant porte à l'adulte et enfin l'enseignement à un adulte doit prendre en compte la volonté et l'objectif propre de l'enseigné. On peut dire à un enfant : « Tu dois apprendre cela. » Mais pour que l'adulte accepte d'acquérir une connaissance, il doit être convaincu qu'elle lui est nécessaire, utile. On ne peut pas enseigner à un adulte ce qu'il n'éprouve pas lui-même le besoin d'apprendre.

Notre public s'est ensuite ouvert aux détenus, qui constituent actuellement la majorité de nos apprenants. Il s'agit d'adultes qui en général se sont mis eux-mêmes en marge de notre société, et dont l'exclusion sociale a été confirmée et officialisée par une décision de justice. Il est déjà difficile de se sentir assez proche d'un adulte handicapé pour lui proposer un enseignement qui lui convienne, mais cela l'est encore plus s'il s'agit d'une personne qui ne se situe pas dans notre univers social. Nous ne pouvons connaître notre apprenant, d'ailleurs, que par ce qu'il nous laisse apparaître de lui. Ainsi par exemple, les dispositions légales qui incitent le détenu à s’inscrire à une formation nous amènent quelquefois à douter de la sincérité de son désir de se former. C'est ce que nous ne pouvons nous empêcher de penser lorsque notre correspondant nous demande une attestation de formation dans sa deuxième lettre. Mais il nous faut alors, et ce n'est pas facile, pour que cette pensée n'influe pas notre comportement à son égard et nous éloigne de lui, nous adresser à lui comme si nous pensions toujours que son désir de formation est sincère : ne pas laisser paraître que nous avons pris conscience de sa motivation réelle et continuer à échanger avec lui comme si nous ne doutions pas de sa motivation exprimée, tout en espérant qu'il finisse par trouver un intérêt à ce que nous tentons de lui apprendre.

Heureusement, ces inscriptions uniquement "stratégiques" à une formation sont relativement rares, mais la formation choisie par notre apprenant s'inscrit assez souvent dans un projet qui nous apparaît utopique. Ce peut être par exemple l'ambition de préparer examen dans un temps tellement court que nous sommes tentés de ne pas le lui cacher, simplement par honnêteté.
Pourtant, il n'est pas malhonnête, afin qu'il n'abandonne pas son désir de se former, de le laisser prendre conscience par lui-même de l'ampleur de son ambition. En le laissant réaliser lui-même l'impossibilité de son projet, peut-être s'ouvrera-t-il à nous de ses difficultés, ce qui nous permettra de tenter de l'orienter vers une formation plus à sa portée.
À Auxilia, notre enseignement n'a pas grand chose à voir avec celui qui se pratique quand on est face à l'enseigné, même si ce dernier est un adulte. Certes, dans une relation commune, nous ne connaissons de celui qui est face à nous que ce qu'il nous laisse paraître de lui. Mais pour nous, l'image est bien lointaine de la personne que nous tentons de former dans l'objectif de sa réinsertion.

C'est un métier difficile. S'il nous intéresse, c'est sans doute en partie parce qu'il nous plaît de surmonter cette difficulté. Mais tout a une fin, et cette fin est la dernière difficulté que nous avons à surmonter.
Quelquefois l'image s'estompe : les envois de notre correspondant se raréfient, nous sommes  amenés à nous rappeler à lui, et il nous faut enfin admettre que c'est fini. Mais d'autres fois la rupture est brutale : tel apprenant, avec lequel nos échanges étaient réguliers et fournis, cesse brusquement de nous écrire, et ne répond même pas à nos rappels. Comment ne pas désirer ardemment savoir ce qui s'est passé ? Pourtant nous devons faire notre deuil, non seulement de notre apprenant, mais aussi de notre légitime curiosité.

 

Claude Anton
Formateur Enseignant Auxilia depuis 1977

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