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15/03/2021

Dernière lettre...

Avec son accord, nous publions aujourd'hui le témoignage que Christine, bénévole enseignante, vient de nous adresser. Sa lettre à son apprenant décédé dépeint avec beaucoup d'humanité et de simplicité ce qu'est la relation qui se tisse, au fil du temps, entre le bénévole Auxilia et l'apprenant incarcéré. Une relation extrêmement forte dont, parfois, le dénouement peut être, lui, extrêmement cruel...

 

M. Luo nous a quittés. Je l'accompagnais depuis 2 ans en lui offrant des cours de français à distance. Je n'ai jamais rencontré M. Luo. Nous avons partagé une relation intense, essentiellement épistolaire.

Pour faire mon deuil, pour témoigner de cet homme que j'ai appris à aimer, j'ai écrit une dernière lettre. La 25ème. 

Je vous l'offre pour laisser une trace.

Merci de votre lecture.

Christine

 Lire la lettre originale en PDF

Le 10 mars 2021

 

Ma boîte aux lettres restera vide cette semaine. Votre courrier en date du 13 février restera le dernier. Je relis chaque phrase, chaque mot pour essayer de comprendre. Comme à votre habitude, vous me parlez du temps, de la neige qui blanchit le sol de la prison, du froid qui vous empêche les promenades. Comme à votre habitude, vous prenez des nouvelles de ma santé, de ma famille, de mon travail. Vous vous réjouissez de savoir que celui-ci me plait. Vous me parlez aussi des fromages français, thème que j’ai abordé dans mon dernier cours. Je vous ai parlé de ma grand-mère qui élevait son unique chèvre pour fabriquer un fromage succulent, goûteux et odorant. Vous me promettez d’essayer de goûter nos fromages qui sont si éloignés de votre culture chinoise. « Je vous souhaite bonne santé et à bientôt ». Vos derniers mots Jin Zhang qui clôturent deux années de correspondances assidues.

 

Un mail succinct dans ma boite ce soir : « M Luo s’est pendu ce matin dans sa cellule ».

 

Mr Luo, j’ai besoin de vous écrire une dernière lettre, un hommage, un message à votre âme qui se retire. J’ai besoin de laisser une trace, de témoigner de l’homme que vous étiez. Éloge funèbre que je partage avec quelques personnes.

 

Mr Luo né en Chine le 4 avril 1977, styliste de mode, incarcéré à Villebauxe La Grande n° d’écrou 11372 cellule B205.

L’ensemble de vos lettres sont là, bien classées du 3 avril 2019 au 13 février 2021. Votre belle écriture sur papier blanc. Une lettre par mois, tenant compte des délais de transit des courriers en prison.

 

J’accompagne vos rêves, votre désir d’imaginer un avenir meilleur. Vous voulez ouvrir votre entreprise de couture. Vous vous passionnez pour les grands couturiers que je vous fais découvrir : Jean Paul Gaultier, Coco Chanel, Christian Lacroix. Vous me dites votre « grand plaisir » à apprendre les noms des tissus, les matières. Vous me dessinez des robes, des tenues que j’adore. J’admire votre talent, votre coup de crayon. Vous êtes fier de me vêtir à distance.

Nos mots s’entremêlent au fur et à mesure des mois qui passent. Je vous parle un peu de moi, de ce que j’aime, de la vie qui coule, le même temps que nous partageons à distance. Nos échanges deviennent un peu plus philosophiques. La petite fille aux allumettes d’Andersen vous a « profondément ému » quand vous étiez enfant. J’ai toujours cet ouvrage dans un petit coin de ma bibliothèque. Vous me parlez du système de santé en Chine, du manque d’argent pour se soigner, de l’injustice. J’imagine votre passé douloureux que vous gardez pudiquement sous silence.

Fin 2019, vous avez de grands espoirs de refaire votre vie en France. Vous souhaitez passer un diplôme français pour reprendre des études à votre sortie de prison. Pendant quelques mois, nous travaillons de manière intensive sur les diplômes professionnels. Vous progressez. Vous êtes un bon élève studieux et attentif.

 

Décembre 2019, après un long silence, vous m’apprenez que vous êtes hospitalisé à l’Unité psychiatrique de Fleury les Aubrais suite à une tentative de suicide. Vous me confiez à demi-mots un peu de votre histoire. Si vous êtes libéré, vous serez expulsé en Chine où vous serez condamné à mort. « Donc j’ai décidé de me suicider à la prison. Mais ne t’inquiète pas pour moi, maintenant je vais mieux ». « La vie à l’hôpital, c’est un peu mieux. Je vis lentement. J’ai peur de tout, après quand je sortirai. Je vous remercie pour m’inquiéter, je pense que la vie ne finira pas pour moi ».

 

Quelques mois plus tard, toute la France est confinée, partageant cette expérience de l’absence de liberté. La vie en prison devient encore plus difficile. J’entends votre détresse. Les jours de plus en plus long, la suspension des activités professionnelles, des promenades quotidiennes. « La vie c’est vraiment un cauchemar ». « Je me sens maintenant regarder le verre à moitié plein, comme vous, c’est la vie qui est plus belle », « bientôt tout ira mieux ». J’aime votre regard sur la vie, vos petites marques d’attention, votre pudeur.

 

Le 11 juillet 2020, vous décidez de regarder la vie avec un « espoir adapté ». Mes lettres vous apportent du « réconfort ». Je vous parle de la nature, de mes promenades solitaires en forêt, des enfants handicapés que j’accompagne au quotidien. Vous avez aussi ce goût pour la solitude. Vous aimez chaque saison qui passe, la nature qui se transforme. Vous aimez le rire des enfants.

 

Fin juillet, je suis fière de vous faire parvenir votre « diplôme Auxilia » avec une note de 16/20 3ème place. Je sais l’importance que ce papier a pour vous.

En septembre, votre rêve est de devenir « chef cuisinier du guide Michelin ». « En sortant, j’irai ouvrir un restaurant ». « Mme Krystos, est ce que vous avez trouvé que j’ai trop de projets pour le futur ? ». Vous me parlez aussi de vos ruches, des plantations dans le potager de la prison : les courgettes longues et rondes, les tomates cerises, crimée, cœur de bœuf, Marmande, les pâtissons, les buternuts, les melons, la menthe, la ciboulette, le persil, les fraises, le piment, le thym, l’estragon, la sauge, la lavande, les roses. Les 10 ruches avec leurs 80000 abeilles. Les 60kg de miel de colza récoltés au printemps, les 500 kg de miel toutes fleurs récoltés cet été.

 

Non, vous n’avez pas trop de projets Mr Luo. Je vous encourage à continuer à rêver. Vous serez un grand chef et nous commençons à étudier la cuisine française. Je partage mes meilleures recettes. Vous dessinez mes plats dans de jolies assiettes bien colorées. J’aime votre style. Vous êtes un grand designer culinaire. Je vous admire encore et vous témoigne cette admiration. Je mesure combien mon regard vous porte et vous aide. Vous vous passionnez pour les grands cuisiniers. Nous découvrons ensemble la cuisine de George Blanc, de Thierry Marx qui œuvre tant pour réinsérer des détenus par des cours dispensés en prison. Vous rêvez de pouvoir le rencontrer, de vous former à ses côtés.

Chacune de vos lettre est accompagnée d’un dessin d’une recette que vous m’offrez : du canard à l’orange, de l’agneau au quinoa…. Votre créativité est sans limite.

La fin de l’année arrive. Je sais que cette période est difficile pour vous. En novembre, vous décidez d’arrêter vos traitements. Vous ne dormez plus. Vos relations avec les surveillants deviennent difficiles. Quelques mots témoignent de votre détresse « c’est très très dur ici pour moi ». Je vous encourage à reprendre vos traitements, à consulter un psychiatre. Votre lettre qui suit me rassure

« j’ai repris les médicaments car je veux bien vous écouter, je vais mieux, ne vous inquiétez pas. Oui votre lettre, ça me donne à retrouver le sourire ».

Le 21 décembre, vous allez à Paris pour faire une demande d’asile. S’ensuit 14 jours d’isolement en cellule d’arrivant qui suspend notre correspondance.

Le 3 janvier, vous me parlez de votre rêve de trouver quelqu’un à demander en mariage. Vous me souhaitez bonne chance dans le nouveau travail que je viens de commencer. Le 13 février, vous me promettez de goûter les fromages français. Avez-vous tenu votre promesse ?

 

Vous me manquerez Jin Zhang. Mes larmes inondent mes yeux. J’entends votre voix me dire de ne pas m’inquiéter pour vous. Vous avez décidé de renoncer à rêver. Je suis là encore tout près de vous.

« Bien que je ne sais pas écrire les phrases comme les poèmes pour vous, mais je prends dans mon cœur profond tous mes vœux de bonheur pour vous ».

 

Merci Jin Zhang. Moi aussi, les mots me manquent mais je vous garde dans mon cœur.

 

Christine

 

 

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