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01/04/2021

Un nouveau regard sur le monde

Dominique et la chienne Linka

Mme Dominique, déficiente visuelle, ne voit plus que des ombres. Néanmoins grâce à l’arrivée de la chienne Linka, la vie de cette femme s’est illuminée de belles victoires tant sur le plan professionnel que personnel.

Nous vous invitons à lire cet entretien émouvant qui vous présentera, outre un labrador très attachant, le beau travail effectué par l’association des chiens guides d’aveugles qui forme des animaux pour apporter plus d’autonomie et de joie de vivre aux personnes malvoyantes ou aveugles. Une grande leçon d’espoir. 

 

INTERVIEW

Par Stéphane, Auxilia une nouvelle chance

 

Bonjour Dominique. Pourquoi avez-vous décidé de faire appel à l’association des chiens guides pour aveugles de Paris ?

Bonjour. Au début, je pensais que seuls les aveugles avaient le droit de demander un chien à l’association. Je suis déficiente visuelle et auditive et ne vois que des ombres. C’est en consultant une brochure et en téléphonant que j’ai constaté pouvoir postuler.

Avec une canne,  les déplacements sont difficiles et fatigants, ils demandent beaucoup de concentration ; de plus quand on rencontre un obstacle, on ne sait pas trop comment le contourner ni ce que c’est. Donc je faisais souvent appel à ma famille qui n’était pas toujours disponible.

Comment s’est passée la première rencontre avec Linka ?

La première rencontre ne fut pas simple. Bénévole à l’école des chiens guides d’aveugles, je l’ai eu tout d’abord en relais pour quelques jours. Je fais en effet partie des familles relais qui accueillent temporairement les chiens guides dont les maîtres sont partis en vacances sans pouvoir les emmener, ou sont hospitalisés. Le chien étant beaucoup mieux en famille que dans un chenil.  Linka était nerveuse, speed, cherchant sa place, faisant des bêtises la première nuit. Puis petit à petit, elle a pris confiance et moi aussi. Elle est devenue plus calme au fil des jours. Comme nous étions à Noël, je l’ai emmenée en avion dans la famille où là miracle, elle a été extraordinaire, calme, attentive. Ce fut une belle révélation.

Quels changements positifs avez-vous constatés dans votre vie depuis l’arrivée de Linka ?

Maintenant, mes déplacements sont fluides ; Linka m’évite tout danger. Si je lui donne un ordre qui me met dans une situation à risque, elle se couche et c’est à moi d’interpeller un passant pour nous aider. Je dirais que j’ai gagné en liberté, en autonomie. Je ne dépends plus d’autrui constamment. J’ai retrouvé la confiance en moi que j’avais perdue. Quand je m’égare, je ne suis plus stressée, ma compagne me protège. De plus le chien est source de sociabilisation vis-à-vis des autres. Une relation de confiance totale s’est établie progressivement. Ma famille me sait en totale sécurité.

Je ne remercierai jamais assez l’école des chiens guides de Paris qui fait un travail extraordinaire. La constitution de ce binôme avec Linka a énormément amélioré ma vie. Nous sommes comme un couple avec une confiance qui grandit au fil du temps.

Quel est le caractère de Linka ?

Linka est une chienne labrador noir qui aura bientôt 6 ans. Elle est dynamique, vive, joyeuse, enjouée, toujours partante et très câline. Elle a appris à ne pas toucher ce qui traîne sur le sol lors de nos sorties. En forêt, quand elle est détachée elle a une clochette et une signalétique sur le dos, indépendante elle joue dans son coin ; néanmoins, le mimétisme avec moi reste présent, car elle continue à me surveiller malgré la présence d’un accompagnant. Ce chien effectue un travail extraordinaire avec un amour incommensurable que je lui rends bien, ainsi que ma famille.

Quel parcours a suivi Linka pour devenir chien guide ?

Tout d’abord, pour avoir un bon chien guide, il y a sélection du père et de la mère soumis à beaucoup d’examens (morphologie, caractère, santé) ; dès que les géniteurs sont choisis, il y a procréation. Dans la portée de Linka, ils étaient 8 chiots. Ces chiots sont les derniers nés à l’école de Paris que je tiens à féliciter pour l’excellent travail effectué. À présent l’École de Paris dispose d’un centre d’élevage situé à Buc près de Versailles.

Linka a passé ses trois premiers mois avec sa maman et ses frères et sœurs.

Les éducateurs commencent, à partir de jeux, à les stimuler auditivement (bruits, musique). Tant que les chiots ne sont pas encore totalement vaccinés, ils sont promenés dans des petites poussettes pour découvrir les bruits de la ville. On les fait évoluer dans un parc où il y a différents revêtements de sol afin de les familiariser avec un environnement urbain. Cela est fait dans les grands câlins, le jeu, les récompenses et permet aux éducateurs de voir les caractères de chacun.

Après trois mois, les chiots sont confiés à des familles d’accueil qui ont un « cahier des charges » à remplir. Par exemple, ils doivent apprendre aux chiots les ordres de base, s’asseoir au bord du trottoir, devant une porte, prendre les transports en commun, bien se tenir dans n’importe quel environnement. La famille a plusieurs rendez-vous avec l’école et les éducateurs afin de conforter les acquis, et trouver des solutions aux soucis rencontrés. C’est alors que les éducateurs peuvent voir si le chiot est capable de devenir chien-guide, ce qui n’est pas le cas pour tous. Sur la portée de Linka, seuls trois chiots étaient aptes à devenir chien guide. Sa sœur est devenue reproductrice, son frère qui ne supportait pas Paris est parti en province chez un monsieur tranquille alors que Linka, elle, était une vraie parisienne. À un an, ou un an et demi, selon sa maturité, le chien séparé de sa famille d’accueil entre à l’école pour sa formation de chien guide assurée par un professionnel. Pendant 6 à 8 mois, l’éducateur va mettre en place les bases du guidage puis va  renforcer, approfondir et pousser au maximum les acquis du chien. Suit un examen avec un rattrapage comme pour les étudiants. Le dossier du chien est ensuite étudié avec minutie afin de l’affecter au candidat le mieux adapté.

À 8 ou 9 ans, le chien passera une visite de gériatrie ; le vétérinaire de l’école décidera si l’animal peut continuer ou s’il est trop fatigué. De là, soit je garderai Linka (ce qui est mon objectif) soit l’école choisira une famille qui l’accueillera pour sa retraite au cours de laquelle elle ne devra pas travailler, mais faire ce qu’elle a envie de faire en toute tranquillité.

À noter que certaines personnes dans la rue ignorent le rôle du chien guide et quand elles promènent leur chien, elles  laissent celui-ci venir dire bonjour à Linka ce qui la déstabilise dans son travail.

Comment faire pour bénéficier d’un chien guide ?

Il faut monter un dossier et exprimer notre motivation ; au vu de ces éléments, l’école agrée notre candidature ou non. Il y a beaucoup de demandes ; une centaine de dossiers sont en attente rien qu’à l’école de Paris.

J’ai pris des cours de locomotion, c’est impératif de savoir utiliser une canne car si le chien est malade, il faut être capable de se débrouiller comme avant. Un entretien avec un psychologue évalue notre motivation et détermine le bon binôme. L’école a alors une réunion pour voir quel chien pourrait convenir à telle personne. Personnellement, j’ai testé trois chiens.

Ensuite, un éducateur vient à la maison sans le chien pour voir quel sera le mode de vie du chien, qu’aura-t-il le droit de faire, où mangera-t-il, etc. Dès que le chien est choisi, nous passons dix jours en osmose totale en internat au sein de l’école. Tous les jours on travaille avec le chien et les éducateurs, en ville, dans les transports et nous dormons la nuit avec notre chien pour voir comment tout cela se passe, afin de conforter l’éducateur dans le bon choix du binôme. On doit apprendre les ordres à donner pour avoir le même langage que le chien. Ensuite l’éducateur vient nous voir à la maison avec le chien. On répète ensemble les parcours récurrents : courses, travail pendant huit jours. Notre vie à deux commence.  Et si, nécessaire, l’éducateur revient pour peaufiner certains détails.

J’ai attendu deux ans et demi entre ma demande et la réception de Linka.

Merci beaucoup pour cette interview Dominique. Pour conclure, quel message aimeriez-vous laisser aux formateurs et stagiaires d’Auxilia ?

Quand j’ai eu mon accident, j’ai dû me réinsérer professionnellement et je suis devenue formatrice (Remise à niveau scolaire) auprès d’un public difficile sous main de justice de 16 à 20 ans. Pendant les cours, si la classe était bruyante Linka sortait de dessous le bureau et aboyait, pas contente que sa sieste soit perturbée, et le calme revenait. Les jeunes au début pouvaient se moquer de Linka en disant « C’est quoi ce chien à sa maman, moi j’ai un pit » ; mais avec le temps ils ont été franchement étonnés par le travail de Linka et quelque part, ils ont eu de la compassion. Linka a été un vecteur de conciliation avec ces jeunes. Le chien a le pouvoir de calmer les gens. On devrait beaucoup apprendre des animaux.

Il faut toujours croire en son étoile. S’accrocher, relever la tête, être fier, avoir de la pugnacité. Chacun a sa place, il faut la trouver et je sais que c’est difficile l’ayant vécu. Je souhaite bon courage aux apprenants, ne baissez jamais les bras.

Pour les formateurs, vous exercez un beau métier même si parfois vous endossez les problématiques de vos stagiaires ainsi que leur détresse, mais vous apportez une grande pierre à l’édifice. Et quelle joie quand un stagiaire réussit, c’est grâce à vous. Je suis à la retraite et ce métier me manque. Bravo à tous. Vous faites des choses merveilleuses.      

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