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20/05/2021

Ils soutiennent Auxilia - Michel ATANGANA

 

17 ans de prison pour rien

Emprisonné arbitrairement à Yaoundé (Cameroun) entre 1997 et 2014, Michel-Thierry Atangana vient de publier "Otage judiciaire, 17 ans de prison pour rien", un témoignage poignant coécrit avec l’écrivaine Anna Véronique El Baze, où il raconte son histoire. Victime d’un infernal imbroglio politique, Michel-Thierry Atangana a, pour résister à l’arbitraire, puisé le courage nécessaire dans le savoir, issu de ses études théologiques et philosophiques.  « J’ai donné force aux mots, force aux concepts que j’avais appris pour en faire mes compagnons ». 

Articuler savoir et lien social, telle est la démarche d’Auxilia pour soutenir les personnes détenues dans leur (re)construction et leur effort de réinsertion, par l’engagement des équipes bénévoles qui accompagnent les apprenants en parcours de formation à distance. Et Michel-Thierry Atangana leur rend hommage : « Il faut redonner confiance aux détenus et vous le faites à merveille ».

Interview de Michel-Thierry ATANGANA

Par Stéphane d'Auxilia une nouvelle chance

 

Bonjour Monsieur Atangana. Qu’est-ce qui vous a permis de tenir pendant toutes ces années d’incarcération ?

J’ai formaté mon mental pour pouvoir tenir face à l’âpreté de ma détention. Les études théologiques et philosophiques que j’avais suivies avant mon incarcération m’ont aidé énormément. J’ai donné force aux mots, force aux concepts que j’avais appris pour en faire mes compagnons. Je me suis adapté à la souffrance.

J’ai eu assez peu de soutiens car mon arrestation a déclenché un phénomène de bannissement au sein de ma propre famille, d’autant plus accentué par le fait que je suis déclaré comme opposé au pouvoir ; à Yaoundé, là où j’ai été arrêté, c’est le fief de celui qui est à la tête du pays, donc ma famille qui habite la capitale ne supporte pas de risquer d’être attaquée par le pouvoir en place. En fait, je suis devenu l’ennemi public numéro 1 de ma propre famille. Pour ma mère qui, elle, a continué à me soutenir, ma détention est une humiliation familiale et professionnelle (elle avait été greffière au tribunal de grande instance de Yaoundé) ; mes sœurs ne sont plus acceptées dans la société ; elles ont subi une véritable marginalisation. Ma famille a souffert énormément de la pression du corps social. Quand ma mère meurt de chagrin et d’angoisse au bout de mes 5 premières années d’incarcération, l’une de mes sœurs a dit que c’était de ma faute car je n’avais pas voulu céder aux demandes de ceux qui m’avaient emprisonné et qui voulaient que je calomnie un opposant politique en échange de ma libération. Sachant que ces mensonges pouvaient envoyer un homme à la mort, j’ai refusé.

Je suis français (j’ai suivi des études par correspondance en Bretagne dans un centre de rééducation suite au handicap de ma jambe) mais je n’ai pas été reconnu comme expatrié dans mon propre pays. Le sentiment de solitude et d’abandon était parfois écrasant. Il n’y a rien de pire que de perdre sa liberté.

La foi m’a donné de la force. Elle est une liberté inaliénable. La seule qu’il me restait. Mon chapelet était mon bien le plus précieux. Le Croissant Rouge local n’ayant pas voulu me voir, c’est le CICR (Comité international de la Croix-Rouge) de Genève qui est venu à ma rencontre et m’a donné le statut de détenu en danger de mort ; ils avaient ainsi la possibilité de me voir tous les 3 ou 4 mois ; c’est alors que  j’ai fait la demande pour rencontrer un religieux lors de mon temps de sortie.  Cela a été comme un soleil en pleine nuit. Le peu de temps que j’avais hors de la cellule me servait pour préparer ma défense et recevoir le service liturgique et quand le prêtre Antoine Marie venait me voir il pouvait me donner des nouvelles de l’extérieur. C’est comme si j’attrapais ce qui était vivant pour rester un peu vivant.

Pouvez-vous nous décrire votre cellule ?

J’étais au 2ème sous-sol de la base militaire du secrétariat d’Etat à la Défense de Yaoundé ; dans une pièce de 7m² où régnait l’obscurité, sans accès à l’air libre. J’avais l’impression d’être jeté dans un tombeau. À la base ce n’était pas une cellule car c’était au niveau des fondations du bâtiment où quatre murs ont été érigés dans cette fosse. Compte tenu du climat tropical de la capitale il était très dur de supporter ce manque d’air et cette chaleur suffocante. Mon lit étroit était un grabat confectionné d’un matelas en plastique très inconfortable. Il était inutile d’y mettre un drap car avec l’humidité ambiante il était trempé et j’avais froid ; il fallait donc le retirer et dormir à même le matelas dur. Mes compagnons de cellule étaient les cancrelats, les rats, les souris, et les gros moustiques… Le sol de la geôle étant incliné ; je changeais de position à peu près toutes les trois heures la nuit pour éviter d’avoir des problèmes de circulation sanguine.

Un robinet était fixé au mur sous lequel un seau faisait office de lavabo et de bassine pour se laver. Au pied du lit, des toilettes à la turque dont l’évacuation s’effectue via un simple trou creusé au bas du mur. Pas de fosse septique, les eaux usées de mon voisin prisonnier s’évacuent par ma cellule ; l’odeur est intolérable.   

Comment étaient organisés les repas ?

La police et les militaires ne nourrissaient pas les prisonniers, il n’y a pas de budget pour ça. C’est à la famille de procurer la nourriture au détenu. C’est ma mère ou un cousin qui laissaient un repas à mon intention aux gardiens. Ainsi j’avais un repas par jour.

Des activités culturelles ou professionnelles vous étaient-elles proposées ?

Je n’ai bénéficié d’aucune activité culturelle ou professionnelle ; aucune réflexion de la part de mes geôliers pour m’aider à préparer le retour à une vie sociale.

Mon lien au monde extérieur je l’ai eu grâce à une petite radio. Je ne l’écoutais pas durant les 1ers mois car les radios locales que je pouvais capter parlaient de moi comme d’un paria ; c’était vraiment démoralisant. Mais un miracle s’est produit quand RFI (Ndlr Radio France Internationale) est passé en bande FM. Je pouvais entendre des nouvelles du monde entier. Cela a eu un impact d’une ampleur incroyable sur mon moral. Maintenant je connais la grille de programme par cœur.  Un matin RFI a fait une rubrique sur mon cas ; c’est une émotion que l’on ne peut pas imaginer. J’étais vivant ! Cela m’a sauvé la vie : on parlait de moi et ; ainsi, je me sentais moins abandonné. La radio RFI m’a vraiment beaucoup aidé.

Durant l’enfermement, les 5 sens sont en souffrance. Aucun sens n’est inaltérable en prison, tous sont bousculés, terrorisés, génèrent une compression, sont en ébullition. Une véritable pollution intérieure se développe. Ce sont les sons qui agressent au quotidien : cris des détenus tabassés, cacophonie des radios, vrombissements des moteurs des voitures ; Aucun moyen de trouver du calme. A noter qu’il n’y avait aucun soin, ni médecin, ni psychologue.

Comment se sont passés vos premiers jours de liberté ?

Cela fait 7 ans que je suis sorti mais jusqu’à aujourd’hui je ne peux pas répondre à cette question car je n’ai pas été préparé à la liberté. Je suis innocent et pour me sentir libre, j’aimerais que l’on reconnaisse devant un tribunal cette innocence. Là je serai marqué du sceau de la liberté ; ce dont on m’a privé jusqu’aujourd’hui. Même le jour de mon 2ème procès, les juges qui connaissaient mon dossier ont été changés au dernier moment. Ce fut un enterrement de l’espérance de 1ère classe. Je me sens comme un homme en errance.

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce livre ?

Ce livre est important ; il montre un combat que je mène au quotidien avec ceux qui m’accompagnent pour bousculer l’inertie de l’administration, l’inertie diplomatique, l’inertie des consciences, l’indifférence que j’appelle un cancer. Il y a une irresponsabilité sociétale de laisser un type comme moi à l’air libre, sans suivi. J’ai toujours voulu éviter de tomber dans la violence ; je ne conduis même pas aujourd’hui car  j’ai peur que par une évasion momentanée je puisse causer un accident, une infirmité ; je me suis limité au-delà des limites ; je ne vais pas en boite de nuit ; tout ce qui peut être source directe ou indirecte de conflit je ne m’y confronte pas ; je me suis recomprimé moi-même car je veux pouvoir démontrer à ceux qui m’ont fait confiance, à ceux qui m’ont aidé à être libéré, à l’ambassadeur qui m’a soutenu, aux ONG qui m’ont aidé à sortir , aux Nations Unies qui m’ont donné le statut d’innocence totale, que je mérite cette confiance.  Être coupable d’une petite infraction m’est interdit.

Ce livre est aussi ma réponse à la 1ère question que mon fils Éric m’a posée après 17 ans d’absence : « Comment as-tu survécu à cet enfer, Papa ? ».

Quels sont vos projets pour les mois à venir ?

Dans un 1er temps, j’ai une audience au mois de juin auprès de la Commission d’indemnisation des victimes d’infractions. Il s’agit là d’une  une étape importante pour moi puisque si j’arrive à avoir gain de cause j’aurai permis une jurisprudence permettant  qu’un Français incarcéré à l’étranger puisse obtenir un regard de la justice française. J’ai aussi un calendrier parlementaire très important pour une proposition de loi qui est portée par le député Pierre Alain Raphan pour laquelle le garde des Sceaux, le ministre des Affaires étrangères, le Premier ministre et l’Elysée ont donné une approbation de principe; cette loi veut protéger tous les Français qui sont en situation difficile dans les prisons étrangères. Si j’arrive à cette réalisation je serai un homme un peu plus apaisé. J’ai voulu donner sens à ma souffrance en participant à la réflexion pour permettre à d’autres personnes d’être mieux accompagnées que je ne l’ai été.  Mon programme est de reconstituer ma dignité humaine qui a été bafouée. Ce que j’ai vécu n’est pas acceptable et c’est pourquoi je ne plierai pas, je n’abandonnerai pas ; je vais me battre pour aller jusqu’au bout de ce combat.

Merci beaucoup pour cette interview Monsieur Atangana. C’est un honneur pour nous. Pour conclure, quel message aimeriez-vous laisser aux formateurs et aux apprenants Auxilia ?

Je voudrais dire aux formateurs que le travail sur le mental est primordial pour aller de l’avant. Il faut redonner confiance aux détenus et vous le faites à merveille. Et vous, détenus, vous devez tout faire pour sortir grandis de cette épreuve.

J’ai un message d’admiration ; vraiment, accepter de se pencher vers le handicap, vers le retour à la vie d’un prisonnier (ces classes de la société qui n’intéressent pas grand monde) c’est vraiment formidable. Je vous adresse mon plus grand respect en vous disant : « Tout être humain garde une part de dignité » ; il faut que l’on amplifie ce message. Et moi si je peux participer à cela de manière directe ou indirecte je suis partie prenante pour aider à reconstruire les hommes blessés, recoudre les existences abîmées ; je dis merci à Auxilia, chapeau !

Pourquoi est-ce important de soutenir une association comme Auxilia ?

Les formations que vous proposez sont indispensables.

En conclusion, je tiens à dire à ceux qui sont en difficulté : « N’abandonnez jamais ! » ; à tous ceux qui souffrent : « N’abandonnez jamais ! ».  Chaque vie est un trésor, chaque vie a son sens. Il faut vivre dans l’optique de faire le bien ; le bien ne se donne pas, il s’apprend ; il peut être inné mais on peut l’apprendre et le cultiver. Il faut apprendre à ceux qui sont blessés à opter pour le bien, à renoncer au mal, aux vices, aux addictions, aux violences, aux haines, aux paroles blessantes ; c’est ça qui est important. J’ai une référence que j’aime beaucoup, celle à Isaïe dans l’Ancien Testament : « J’ai du prix aux yeux du Seigneur ». Chaque être humain a du prix, même si la société le rejette.

 

 

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