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10/06/2021

Interview de Céline Chartier, éditrice

« À l’instar des saxifrages, les mots des détenus s’échappent des murs des prisons »

15 000 courriers sont échangés chaque année entre les personnes détenues accompagnées par Auxilia et leurs formateurs bénévoles.

L’éditrice et auteure Céline Chartier met tout particulièrement en avant l’importance de l’écriture pour les personnes détenues dans son livre « Saxifrages – fictions carcérales ».

S'inspirant d'une correspondance réelle entre une bénévole du Secours catholique et un prisonnier de Fresnes, les fictions évoquent avec sensibilité et poésie l'enfermement, la solitude, l'ennui mais aussi le lien social et la force de l’écriture.

Chaque nouvelle a été confiée à un illustrateur pour qu’il interprète librement le texte en images et en couleurs. Et à chaque nouvelle a été associée un morceau de musique…

« Notre livre rend visibles les personnes détenues et leurs conditions difficiles de détention. Il met un coup de projecteur sur l’importance du lien social en prison ainsi que sur le travail des bénévoles. »

 

INTERVIEW

Bonjour Céline. D’où vient votre passion pour la littérature ?

Je suis une grande lectrice depuis toujours. Je suis très fière d’avoir un métier en lien avec la littérature. Je nourris une grande admiration et beaucoup de fascination pour les écrivain.e.s (pour les artistes en général) ; c’est un privilège de pouvoir les accompagner et les aider à valoriser leurs productions littéraires en tant qu’éditrice.

Quel parcours avez-vous suivi pour que cela devienne votre métier ?

J’ai un parcours qui mêle profession et passion. J’ai une formation scientifique et j’ai travaillé pendant plusieurs années comme chercheuse dans un laboratoire public. J’ai eu la chance de mener des recherches au laboratoire situé sous le musée du Louvre sur le thème de la couleur et de la lumière. Le domaine de l’art m’attirait déjà beaucoup !

Mon amour des livres m’a naturellement conduite vers l’édition. En parallèle de mon activité principale d’éditrice scientifique, j’ai créé, avec une amie, une revue culturelle – la revue Bancal – ainsi que notre propre maison d’édition - Bancal livre - spécialisée en littérature.

Pouvez-vous nous présenter votre maison d’édition Bancal ?

Depuis le début, nos thèmes de prédilection sont l’art brut et les œuvres produites dans des conditions extrêmes, comme en prison par exemple.

D’où le nom de Bancal, qui évoque ce qui est hors-norme, atypique, désaxé… et duquel émergent une force vitale et une humanité propices à l’art. J’aime bien l’idée que la culture nous aiderait à rééquilibrer nos âmes bancales.

Nous avons trois activités distinctes : le magazine d’information culturelle, la maison d’édition « Bancal Livre » et une activité d’accompagnement pour promouvoir les talents émergents et participer à des projets culturels originaux.

Pourquoi avoir choisi le titre « Saxifrages » pour le nouvel ouvrage que vous éditez ?

Le mot saxifrage désigne ces plantes que l’on observe souvent à la campagne, dans les fissures des rochers ou sur les vieux murs. Elles sont incroyables car elles ont la capacité de pousser dans des endroits très peu favorables à la vie et s’épanouissent dans des zones arides et sombres en offrant tout un éventail de couleurs éclatantes et de formes souvent en étoiles. On les appelle aussi casse-pierres ou perce-pierres.

Je trouve ce terme très poétique. C’est d’ailleurs un mot que le poète René Char affectionnait beaucoup : « Fureur et mystère tour à tour le séduisirent et le consumèrent. Puis vint l'année qui acheva son agonie de saxifrage. » dans Fureur et mystère.

A l’instar des saxifrages, les mots des détenus s’échappent des murs des prisons. Ils se nourrissent de l’austérité de l’enfermement et de la dureté du réel.

Pour prolonger l’analogie, la puissance de l’écriture peut aider à briser symboliquement les murs, en permettant de s’échapper provisoirement du quotidien, en amenant un peu de lumière de l’extérieur à l’intérieur.

« Je veux te remercier pour ta gentille carte qui m’a fait voyager par la pensée, et qui m’a permis de m’évader de l’enfer de Fresnes durant quelques instants. » Extrait de courrier, dans Saxifrages – Fictions carcérales

Quelle est l’histoire de la genèse de ce livre ?

Les nouvelles du livre s’inspirent d’une véritable correspondance entre une bénévole du Secours catholique et un prisonnier de Fresnes, dans les années 90.

Les lettres rédigées par le prisonnier sont très instructives et riches d’enseignements car elles dépeignent avec force la vie quotidienne en prison, les conditions difficiles de la détention - la promiscuité, la solitude, l’ennui, la dureté du système pénitentiaire. Le détenu évoque aussi ses espoirs et ses projets pour sa vie après sa libération.

15 auteurs et autrices ont imaginé des fictions plus ou moins liées à la réalité de ces lettres, chacun et chacune avec sa propre perception de la prison et de l’enfermement.

Puis les nouvelles ont été confiées à des illustrateurs et illustratrices qui ont laissé libre court à leur imagination pour retranscrire l’ambiance des histoires à travers leur propre univers graphique.

Pourquoi avoir choisi de soutenir ce projet ?

Le thème de l’écriture et de la créativité en prison nous tient à cœur. En fait, nous nous intéressons à tous les processus de créativité dans les différents domaines artistiques (par exemple, sur le thème de l’enfermement induit par le 1er confinement en mars 2020, nous avons publié une série d’interviews d’artistes pour comprendre comment ce contexte avait impacté leur créativité et la pratique de leur art).

Le projet Saxifrages réunissait tous ces ingrédients.

Et puis aussi pour des raisons personnelles. En effet, la correspondance dont s’inspirent les nouvelles appartient à un membre de ma famille, ma grand-mère, qui a été bénévole au Secours catholique. Les mots simples et sincères du prisonnier couchés sur le papier m’ont tellement touchée que j’ai eu envie de les mettre en valeur.

Pourquoi en avoir confié la réalisation à plusieurs artistes (écrivain(e)s, illustrateurs, illustratrices)

C’est un projet qui parle d’humains ; il nous a donc semblé important d’en faire une œuvre collective. Coordonner un projet collectif est galvanisant car il y a beaucoup d’échanges, de soutiens, de partages.

Il en résulte une œuvre hybride entre le recueil de nouvelles et le roman graphique, une œuvre composite avec des styles littéraires et des univers graphiques très variés.

En quoi cette création est-elle une œuvre solidaire ?

Notre livre rend visibles les personnes détenues et leurs conditions difficiles de détention. Il met un coup de projecteur sur l’importance du lien social en prison ainsi que sur le travail des bénévoles.

Par ailleurs, une partie des bénéfices sera versée à une association et servira à financer des ateliers d’écriture au sein de la prison de Fresnes. L’animatrice des ateliers, Valéry Meynadier, qui a signé la postface du livre, prévoit de travailler à partir du recueil et de proposer aux participants d’écrire des lettres s’inspirant des nouvelles.

Saxifrages-Fictions Carcérales est vraiment une œuvre unique car elle s’accompagne d’une Bande Dessinée et de musiques. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Nous aimons le dialogue entre disciplines artistiques. Ici, les textes, les images et les chansons se répondent et rentrent en résonance.

Le concept d’association d’idées et de résonance nous plaît beaucoup. Comment des mots, des idées résonnent en nous et font naître d’autres pensées, dans d’autres sphères, d’autres univers. Nous adhérons complètement au concept de résonance du sociologue et philosophe Harmut Rosa : « La qualité d’une vie humaine dépend du rapport au monde, pour peu qu’il permette une résonance. Celle-ci accroît notre puissance d’agir et, en retour, notre aptitude à nous laisser « prendre », toucher et transformer par le monde. » Résonance, une sociologie de la relation au monde

En quoi la correspondance épistolaire est-elle essentielle pour une personne détenue ?

Je n’ai jamais connu l’enfermement ; je ne peux donc pas véritablement savoir à quel point ce lien avec l’extérieur est important.

La lecture des courriers qui m’ont été confiés ne laisse cependant aucun doute sur l’influence positive d’une correspondance entretenue avec une personne extérieure. Pour des tas de raisons, l’estime de soi, la motivation, pour supporter la solitude et l’ennui, pour structurer son quotidien, pour se projeter à la sortie.

« Depuis deux ans que je suis incarcéré, je n’avais pas de courrier, je suis très heureux de pouvoir correspondre avec toi. » Extrait de courrier, dans Saxifrages – Fictions carcérales

Comment se procurer votre ouvrage ?

Le recueil de nouvelles peut être commandé directement auprès de la maison d’édition par mail : contact@revue-bancal.fr.

Merci beaucoup Céline pour cette interview. En conclusion, quel message souhaiteriez-vous laisser aux formateurs bénévoles Auxilia et à leurs apprenants détenus ?

Nous espérons que ce recueil de nouvelles – au-delà de sa dimension littéraire et artistique – sera perçu comme un hommage sincère à la force et à la détermination dont font preuve les détenu.e.s et les bénévoles qui les accompagnent.

Et parce que nous sommes convaincus que la culture est essentielle en prison comme ailleurs, nous continuerons de parler de l’univers carcéral à travers le prisme de l’art et de la littérature.

 

Propos recueillis par Stéphane, Auxilia, une nouvelle chance

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