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11/06/2021

Bâtir des liens avec autrui pour un monde meilleur

Linguiste, maîtresse de conférences et autrice, Laélia Véron s’est engagée très jeune dans l’enseignement en milieu carcéral. Ancienne bénévole à Auxilia, elle raconte les rencontres, les coulisses, les liens humains : les raisons qui l’ont poussée à maintenir avec force son engagement aux côtés des détenus apprenants sur le chemin de la réinsertion.  

 

INTERVIEW

par Stéphane Auxilia une nouvelle chance

Bonjour Laélia. D’où vient votre passion pour le langage ? Quel parcours avez-vous suivi pour en avoir fait votre profession ?

J’ai fait tout d’abord des études de Lettres (licence, Master, agrégation). Puis j’ai découvert la stylistique, qui m’a permis d’allier cette formation littéraire avec les sciences du langage, de jongler avec l’approche sensible, esthétique, littéraire et l’approche scientifique de la langue. J’ai fait une thèse en stylistique puis je suis devenue enseignante-chercheuse. Je travaille sur les liens entre langue et pouvoir, dans des corpus littéraires et non littéraires.

Je pense que le langage nous concerne toutes et tous. Nous pensons, nous nous exprimons, nous interagissons, nous luttons par et grâce au langage, et quelquefois pour le langage, pour obtenir l’accès à la parole.

D’où vient votre engagement carcéral auprès d’associations comme Le Génépi ou Auxilia ? Quelles actions avez-vous menées pour ces deux associations ?

J’ai eu très tôt envie de donner des cours en détention, pour des raisons à la fois militantes, pédagogiques et personnelles. Très honnêtement, au début, j’avais peur d’aller en prison, je ne connaissais pas le milieu. J’ai donc commencé à donner des cours par correspondance à Auxilia quand j’étais en Master. Je suis allée à des réunions, à des formations, et j’ai commencé les cours par correspondance. C’était un premier pas dans le monde de l’enseignement carcéral, avec ses difficultés (l’enseignement à distance est dur à maintenir, beaucoup abandonnent) et ses intérêts (j’ai eu de longs échanges avec un détenu condamné à une longue peine, avec lequel les échanges se passaient très bien). La matérialité de l’enseignement par correspondance, les lettres qu’on attend qu’on reçoit, l’intimité des écritures manuscrites m’ont toujours beaucoup touchée. J’ai toujours gardé les lettres et devoirs de mes étudiants détenus.

J’ai eu ensuite envie d’aller faire cours dans les établissements pénitentiaires, j’ai donc intégré l’association Génépi. C’est dans ce cadre que je suis intervenue durant plusieurs années à Fresnes (pour des activités collectives, pour des cours individuels) et pendant quelques semaines d’été à Clairvaux. Mais peu à peu le Génépi s’est tourné vers des activités qui n’avaient plus grand-chose à voir avec de l’enseignement. Or j’étais étudiante, comme mes camarades, (j’étais en thèse, donc j’avais le statut d’étudiante), mais j’avais passé les concours d’enseignement et je préférais que mes interventions se fassent dans un cadre scolaire. J’ai attendu de finir de ma thèse, puis j’ai recommencé à intervenir, cette fois comme vacataire de l’éducation nationale, dans différents établissements pénitentiaires.

Pourquoi l’écriture est-elle si importante pour aider les personnes détenues à se reconstruire ? D’où vient ce pouvoir des mots ?

Mes interventions en détention ne concernent pas toujours, et souvent pas en premier lieu, l’écrit. Il ne faut pas réduire le langage à l’écrit ! J’ai l’impression que beaucoup de personnes détenues viennent d’abord pour avoir une bouffée d’air, pour échanger, pour débattre. Beaucoup de mes étudiants et étudiantes sont plus à l’aise à l’oral qu’à l’écrit : je n’impose pas tout de suite l’écrit. On commence par des échanges oraux et on vient ensuite à l’écrit, par divers biais, selon les formations, les buts visés, etc, mais les premiers échanges oraux sont cruciaux à mon avis.

Le pouvoir des mots est vertigineux. C’est important de communiquer, de pouvoir s’exprimer, mais aussi de pouvoir décoder, que ce soit l’effet de nos mots, ou l’effet des mots des autres sur nous. A l’oral, je pense que c’est très important pour tout un chacun (mais peut-être encore plus en détention) de pouvoir mettre des mots sur nos sentiments, nos frustrations, nos envies. L’écrit permet tout cela, mais il a aussi, en détention, une nécessité pratique puisque nombre de demandes (par exemple pour « cantiner », acheter des produits, pour gérer son argent, etc) passe par l’écrit. Or beaucoup de personnes en détention sont illettrées, leur redonner la possibilité de maîtriser l’écrit pour pouvoir se débrouiller, mener des démarches basiques au quotidien est très important. Maîtriser, développer, analyser son langage et le langage des autres, c’est retrouver de la maîtrise sur sa quotidien, sur sa vie. Et c’est peut-être aussi élargir son horizon.

Pouvez-vous nous présenter votre ouvrage Le Français est à nous !

"Le Français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique" est un ouvrage que j’ai co-écrit avec la sociolinguiste Maria Candea et qui été publiés aux éditions La Découverte, en 2019. Nous avons écrit ce livre, car nous avions constaté à quel point les débats autour de questions de langue (par exemple l’écriture inclusive) pouvait susciter des passions en France, mais sans que les gens ne soient véritablement informés (par exemple on fait souvent confiance à l’Académie française sans savoir qu’elle ne comporte pas de linguistique). Nous avons décidé d’écrire ce livre comme un « manuel », pour donner des clefs à toute personne qui veut s’intéresser à ces questions de langue et de société, de sociolinguistique, en essayant de tenir une ligne étroite entre sérieux académique (tout ce que nous disons est sourcé, nous indiquons à chaque fois de petites bibliographies commentées) et expression accessible pour tout le monde (le français est à toutes les personnes qui le font vivre, le parlent, le chantent, l’apprennent, l’écrivent !) Nous avons des chapitres différents, qui partent de clichés (« Souvent on pense que »  « mais on ne sait pas que »), avec des encadrés qui font des focus sur des points variés, pour que tout le monde puisse trouver quelque chose qui l’intéresse. Par exemple : le français va-t-il être remplacé par l’anglais ? comment se fabriquent les dictionnaires ? les jeunes menacent-ils la langue ? Qu’est-ce qu’une langue en danger ? Quand est né le français ?

J’espère que vous pourrez y trouver quelque chose qui vous intéressera !

Quels sont vos projets pour les mois à venir ?

C’est d’abord d’essayer de bien faire mon travail, de soutenir mes étudiantes et étudiants en prison ou à la fac jusqu’au bout d’une année scolaire difficile (particulièrement pour les personnes qui passent un concours, d’animer un séminaire d’actualité critique pour mon laboratoire à l’université, POLEN), de faire deux épisodes de mon podcast sur ces questions de langue « Parler comme jamais » (ça prend du temps !)… je voudrais faire un épisode sur ces enjeux de langue en détention, j’espère y arriver.

Une fois l’année scolaire terminée, je voudrais me lancer dans d’autres projets de recherche (mais j’attendrai qu’ils soient davantage cadrés pour en parler !)

Merci beaucoup pour cette interview Laélia. Pour conclure quels messages aimeriez-vous laisser aux formateurs bénévoles Auxilia, et aux détenus apprenants Auxilia ?

Merci à vous. Je voudrais simplement remercier les formateurs, formatrices, apprenants, apprenantes, pour leur courage et leur générosité. Merci à elles et à eux de nous montrer qu’on peut et qu’on doit toujours chercher à bâtir des liens avec autrui pour un monde meilleur.

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